Son livre Il était une fois l’Ouest sauvage - Le Continental Divide Trail a reçu plusieurs prix. Pauline Quierzy y raconte son périple le long des 5 000km de la "CDT", l’un des onze grands sentiers panoramiques nationaux désignés aux États-Unis. Cet itinéraire de randonnée relie la frontière mexicaine à la frontière canadienne, traversant le Nouveau-Mexique, le Colorado, le Wyoming, l'Idaho et le Montana. Une aventure humaine hors-norme, expérience intimiste en communion avec la nature. Interview.

Dans le Colorado
Pauline Quierzy : Mes grands-parents maternels vivent dans le Béarn au pied des Pyrénées. Ce lien familial explique mon attachement à cette montagne et mon goût pour la randonnée, au point d'avoir fini par venir habiter dans le Val d'Azun (Hautes-Pyrénées) avec mon compagnon. On se définit aussi souvent par ce qu'on fait, je suis vétérinaire mais je n'exerce plus. Cette dimension du métier, celle de prendre soin du monde animal, je la consacre désormais à la faune sauvage et son milieu.

Au Nouveau-Mexique
On peut aujourd'hui davantage te présenter comme une naturaliste... Oui, tout à fait, c'est vraiment cette démarche qui m'intéresse. Elle me permet de comprendre plus intimement les interactions du monde animal, mais aussi de l'homme, avec son milieu. Et elle questionne sur notre place au sein du vivant. Être vétérinaire présente aussi des avantages en voyage, permet de parer à certains imprévus...
Avant de t'attaquer à la Continental Divide Trail, étais-tu déjà une marcheuse ? La marche a toujours été pour moi un moyen de découvrir la nature. J'ai travaillé une dizaine d'années en Afrique, où j'ai beaucoup marché, au Gabon, en Tanzanie et Namibie, sur des sentiers très différents les uns des autres, rarement balisés. Et le Val d'Azun me permet aujourd'hui de nourrir mes passions pour la nature et la montagne.

Dans le Colorado
Pourquoi avoir choisi la Continental Divide Trail ? Je voulais voir ce que faisait un grand pays développé comme les États-Unis pour préserver ses espaces sauvages. En faisant des recherches sur cette région, je me suis rendu compte que le CDT allait me permettre de m'immerger six mois dans un milieu naturel, ce qui correspondait à un visa de 3 mois une fois renouvelable. Ce choix était aussi lié aux conditions météo.
Quand on choisit d'évoluer du sud vers le nord, on sait qu'on va traverser des milieux très diversifiés. Je suis parti du désert du Nouveau-Mexique, à un moment – mi-avril – où la chaleur est supportable. Mais cette année-là (2019), il y a eu un enneigement historique aux États-Unis, que le pays n'avait pas connu depuis les années 1900. Entre le Nouveau-Mexique et le Colorado, les rangers avaient fermé la voie officielle du CDT.
J'ai ainsi dû contourner l'itinéraire classique et traverser l’État du Colorado en auto-stop jusqu'à la frontière du Wyoming. A la fin de mon périple, j'ai mis un point d'honneur à revenir effectuer la traversée du Colorado dans son intégralité. La neige avait fondu, une chance quand on parcourt notamment la partie nord de l'itinéraire dans cet État qui se se trouve en partie entre 3 000 et 4 000 mètres d'altitude.
Qu'est-ce qui t'a le plus surpris pendant ce voyage ? Le gigantisme des espaces, l'immensité de l'Ouest américain. Les Pyrénées sont vastes mais les Rocheuses c'est autre chose. L'intensité des événements naturels m'a aussi surpris, la pluie, les tempêtes, les chutes de neige, la grêle, le vent...
La motivation est renforcée par le sentiment d'ivresse procuré par ces paysages. Les distances se compressent au rythme de tes pas, de tes rencontres, de ta familiarité croissante avec les milieux que tu traverses. Une forme de confiance te permet d'apporter des solutions aux défis auxquels tu fais face, y compris la solitude sur une bonne partie du voyage car mon compagnon n'avait pas la possibilité de se libérer six mois. Et c'est vrai que je pouvais passer 4 ou 5 jours sans croiser personne.
Le CDT fait partie des sentiers nationaux les moins fréquentés. Il est très sauvage, avec des milieux difficiles. Seuls quelques centaines de personnes s'y engagent chaque année. C'est clair qu'on n'y croise pas grand monde, même si la rencontre fait partie de l'expérience du randonneur. Il est bien moins connu et fréquenté que la Pacific Coast Trail (PCT), plus à l'ouest, longeant la côte pacifique. Un sentier rendu célèbre par le livre Wild et son adaptation au cinéma, au point que le gouvernement a instauré une politique de quotas.
Peux-tu nous parler de l'aspect pratique ? Outre le sac à dos, il fallait prendre une bonne tente, un sac de couchage et un matelas. Le CDT a en effet comme particularité, contrairement aux autres sentiers, de ne pas abriter de structures d'hébergement. Tu ne trouveras pas de refuge et autres abris à l'exception d'anciennes cabanes de la ruée vers l'or souvent en décrépitude.
Au départ, nous marchions avec 20kg sur le dos, dont 6 litres d'eau chacun quand on a commencé à traverser le désert du Nouveau-Mexique. On était trop chargé. Nous avons vite appris des Américains qui ont une pratique de la marche en ultra léger. On a changé nos sacs de 3,5kg à vide pour d'autres de 1kg à peine, lors de Trail Days.
Cela nous a permis d'avoir un sac d'à peu près 14kg et une autonomie de 4/5 jours de nourriture. Et on a décidé de filtrer, ce qui permet de bien mieux s'hydrater et de porter moins d'eau. Il faut aussi savoir retrouver les points d'eau, d'où l'importance de savoir lire une carte et un paysage, d'utiliser un GPS, même si le CDT est aujourd'hui 100% balisé, ce qui n'était le cas en 2019. C'est d'autant plus important qu'on est loin de toute route, de tout hébergement, qu'on a pas toujours du réseau...
As-tu rencontré des problèmes en cours de route ? Face aux événements, qu'il s'agisse d'une tempête ou un orage, ton expérience t'aide à faire les bons choix. On a été hésitant parfois sur les chemins à suivre. L'un d'eux avait par exemple été submergé par une rivière sortie de son lit dans un canyon au Nouveau-Mexique. La neige abondante nous a aussi posé des difficultés en recouvrant les balises.
On a même été confronté à un incendie. C'est toujours très impressionnant, d'autant qu'on ne sait jamais à quelle vitesse se propage le feu. Les risques principaux, ce sont la foudre quand tu es très exposé sur des crêtes, et la noyade avec des fleuves parfois très chargés et difficiles à franchir. Il existe également des situations encore plus imprévues, telle celle de croiser une personne activement recherchée pour braquages, dont on a vu plus tard le visage dans un bureau des forêts, sur une affiche Wanted.
Quid de la faune sauvage ? On croise une grande variété d'insectes, d'oiseaux, de reptiles, d'amphibiens et autres mamifères, des antilocarpes (antilopes d'Amérique) et des grands prédateurs tels les loups ou les ours noirs. Le territoire des grizzlies commence au nord du Wyoming, jusqu'à la frontière canadienne et au-delà. Avec sa présence, tu ne peux pas manger à l'endroit où tu vas dormir pour ne pas laisser d'odeur. Et tu dois suspendre ton sac de nourriture à un arbre car le grizzli est un mauvais grimpeur. Dans ces espaces sauvages, il faut cohabiter avec les animaux, respecter leur territoire et éviter de les déranger.
As-tu vécu des moments de plénitude ? Probablement mon arrivée à la frontière canadienne. A ce moment-là, tu comprends que tu as atteint un objectif, même symbolique car je savais que mon voyage n'était pas complet, que je devais repartir traverser le Colorado. Les rencontres avec les animaux peuvent aussi être des moments jubilatoires. Le plus étonnant c'est qu'ils ne te voient pas, pendant le bivouac notamment. Tu es en effet dans une sorte d'effacement, de discrétion.
Qu'est-ce qui a motivé l'écriture de ton livre ? J'ai toujours beaucoup documenté mes voyages. Là, je voulais vraiment proposer quelque chose à mon retour, à la fois répondre à la curiosité de mes proches, témoigner de la réalité de l'Ouest américain au XXIème siècle, et traduire une forme d'engagement à un moment où ces territoires sont menacés par le réchauffement climatique, par l'extraction minière et l'exploitation forestière. Quand on traverse ces paysages, on se met à les aimer et on veut les protéger.
Qu'en est-il de ta vie aujourd'hui ? Je poursuis mon engagement pour le vivant dans les Pyrénées, et continue de mener des missions également en Afrique. Mon plaidoyer pour les milieux naturels passe par le biais de l'écriture.
La marche fait toujours partie de notre vie. Ainsi, l'an dernier, nous avons traversé les Pyrénées avec notre petite fille sur le dos. Elle nous permet de méditer sur des grandes questions du XXIème siècle : comment faire coexister le vivant en harmonie sur certains espaces, comment arriver à partager ces lieux et les ressources, surtout dans un monde qui connaît une pression démographique. Sans oublier pour autant que la démarche du marcheur est aussi une quête du beau.
© oopartir.com 2026 - Propos recueillis par Vincent de Monicault. Photos Pauline Quierzy
Pratique Le livre
Il était une fois l’Ouest sauvage - Le Continental Divide Trail (2026, Transboréal) est disponible dans toutes les bonnes librairies et via les sites de vente de livres en ligne. Pour ceux qui souhaitent échanger avec Pauline Quierzy, son adresse mail : paulinequierzy@mailo.com